En temps de Covid-19, « les vieux entendent aussi décider de leur mort » une tribune de Rose-Marie Lagrave

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires, dans une société pour tous les âges

L’épidémie rend légitime le droit à demander une aide médicale pour mourir dans la dignité, estime la sociologue Rose-Marie Lagrave dans une tribune au « Monde ».

Dans sa célèbre « Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède » diffusée sur FR3 le 29 mars 1983, Pierre Desproges enjoignait aux téléspectateurs de pratiquer l’IVV, l’interruption volontaire de vieillesse. En pleine pandémie du Covid-19, cette idée visionnaire reprend son sens et sa force initiale – la boutade et la provocation en moins.

Car l’une des solutions-clés, pour désengorger les hôpitaux, calmer la culpabilité des soignants face à la contrainte de devoir trier, et associer les malades aux décisions qui les concernent au premier chef, consiste entre autres à associer les vieux et vieilles à la décision de continuer à vivre ou de choisir le moment de leur mort.

Ce problème ancien, mille fois évoqué et mille fois enterré, refait surface dans un contexte particulièrement sordide et morose. Pourtant, la vieillesse continue d’être traitée de façon ambiguë, sans cohérence ni transparence. Difficile de s’y retrouver dans les débats actuels, entre les uns qui demandent une protection accrue des vieux et d’autres qui réclament plus de possibilités de visites dans les Ehpad. On remarquera que tous ont en commun de faire des vieux une catégorie à part et à risque, selon une conception « âgiste » de la vie qui ne dit pas son nom.

Et pourtant, ils votent

Qu’ils soient bienveillants, méprisants ou simplement indifférents, ces discours sur la vieillesse déversent souvent une violence symbolique à l’égard des vieux qui, croyant bien faire en interrogeant les modalités de prises en charge, « oublient » de demander leur avis aux principaux intéressés. Qu’en pensent-elles vraiment, au fond, toutes ces personnes du troisième ou quatrième âge, au seuil de leur vie sans forcément coller au stéréotype de vieillard déjà sénile ou en passe de l’être ? Ces « anciens », pas encore ou complètement grabataires, ne pourraient-ils pas penser et s’organiser par eux-mêmes afin d’envisager les conditions de leur mort ?

Et pourtant, ils votent, et pourtant certains d’entre eux sont au pouvoir dans plusieurs pays. Citoyens à part entière, les vieux pourraient donner l’exemple d’une prise de parole citoyenne, appelée de ses vœux par Didier Sicard, ancien président du Comité national d’éthique. Dans Libération, le 8 novembre, celui-ci soulignait en effet qu’« entre la parole scientifique et la parole politique, il y a une place pour une parole autonome des citoyens », regrettant au passage qu’il n’y ait pas de « comité de citoyens »

Parce qu’ils sont les premiers concernés, les vieux sont ceux aussi qui, les premiers, devraient créer ces comités citoyens pour exercer leur droit au respect et à mourir dans la dignité. Quelles sont, en effet, les offres à leur disposition ? L’hospitalisation à condition d’être du bon côté du triage des malades, les soins palliatifs, le dernier soupir chez soi, désormais déserté par les proches qui ont souvent fait place nette ? L’« offre » n’étant pas toujours très alléchante, il devient urgent de penser à d’autres solutions fondées sur le consentement, l’autonomie et la liberté de décision.

Comité citoyen de « vieux »

Le recours au suicide assisté et à l’euthanasie, au vu du consentement éclairé de chacun et chacune, ne doit plus être un tabou. Si un vieux ne tient plus à la vie et désire mourir, cela devrait être son droit, tout aussi légitime que celui de refuser la mort et de rester cramponné à la vie jusqu’à l’ultime soupir. Ce comité citoyen de « vieux » aurait pour objectif la révision de la loi Léonetti-Claeys du 2 février 2016, qui ne reconnaît que « le droit au refus de l’obstination déraisonnable ». Mais la raison suppose d’aller plus loin, pour revendiquer le droit à une aide médicale pour mourir dans la dignité.

Le contexte actuel offre les meilleures conditions pour poser à nouveaux frais toutes ces questions. Selon un sondage Ipsos, de mars 2019, 96 % des Français interrogés se disent favorables à l’euthanasie, et tout laisse penser que ce pourcentage devrait encore s’élever par temps de Covid-19.

Le mouvement féministe a su lutter avec ténacité pour obtenir le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) et concrétiser le slogan « faire naître si je veux, quand je veux ». Ce progrès, conquis de haute lutte, mériterait qu’on s’interroge selon la même logique sur les vertus de l’IVV et d’un nouveau mot d’ordre : « Demander la mort si je veux et quand vivre devient indigne ».

Pourquoi pas un manifeste féministe de 343 vieilles décidées à mourir, suivi d’un manifeste de 343 médecins s’engageant à aider à mourir, comme l’a proposé Jean-Paul Hamon, ancien président de la fédération des médecins de France, dans L’Express, le 6 janvier ?

Ma génération féministe bouclerait ainsi le cycle des lois de la naissance à la mort, avancée décisive pour les futures générations. Rien n’empêcherait, comme pour l’IVG, d’encadrer ce changement fondamental par une loi adaptée. Et, bien sûr, nul n’est jamais obligé d’exercer son droit. Mais l’obtenir ouvrirait un horizon à celles et à ceux qui, jusqu’au bout de leurs forces, entendent décider de leur vie et de leur mort, par un ultime acte de citoyenneté.

Rose-Marie Lagrave est sociologue, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales

Publié dans le Monde du 24 novembre 2020 

Rose-Marie LagraveSociologue, directrice d'études à l'EHESS,à l'Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS)

Rose-Marie LagraveSociologue, directrice d'études à l'EHESS,à l'Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS)

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