Saloperies de Vieux …bulletin n° 14 des chroniques d'un confiné - Philippe Laidebeur-

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires, dans une société pour tous les âges

       Printemps 2020, bloqué à Paris, Philippe à rédigé ses chroniques de confiné …

       Nous vous livrons son bulletin du 14 avril…

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Bulletin n° 14

Saloperies de Vieux 

 

Mardi 14 avril 2020.

Vingt-sixième jour.

Température corporelle matinale : 37°5.

Tension artérielle à 9 heures : 136/8.

Poids au lever : 82,9 kg.

 

Gueule de bois. … Overdose de talk-shows ?

J’aurais dû me méfier. De qui ? Des jeunes, bien entendu ! A peine relâchez-vous la garde qu’ils vous frappent dans le dos. Vous n’avez pas achevé la caresse qu’ils vous mordent déjà la main.

Je reste persuadé qu’il y a dans ce pays un complot contre les vieux. Et ce complot ne date pas d’aujourd’hui.  L’accession au pouvoir du plus jeune Président de tous les temps en est la marque. L’effet le plus visible. Elle marque une étape. L’indigence dans laquelle, depuis des décennies, le pays maintient ses maisons de retraite en était déjà un signe. Les ponctions régulières prélevées sur les pensions en sont un autre. Et je ne parle pas des salaires des soignants, nos indispensables héros, éternellement malmenés ! La façon dont on traite les vieillards lorsqu’ils sont encore un peu vivants, puis la façon dont on se débarrasse de leurs corps lorsqu’ils sont enfin morts, en est la confirmation. Nous en sommes aujourd’hui à la crémation d’office, sans témoin, après stockage payant aux Halles de Rungis, entre les carottes et les carcasses de moutons. Ce sera bientôt la fosse commune, avec deux pelles de chaux vive en guise d’Adieu fraternel.

 Au tout début de cet épisode, je m’en étais inquiété. Qu’est-ce donc que ce virus porté par des enfants, mais qui ne tue que des personnes âgées ? Moyenne 81 ans. Avec quelles complicités objectives cet intrus microbien se promène-t-il à travers le Monde ? Je m’étais même, à propos des jeunes, laissé aller à m’exprimer avec une certaine violence. Puis, porté par l’esprit de concorde et de fraternité que m’inspiraient les fêtes pascales et par une trompeuse ambiance de solidarité qui s’installe dans le pays, j’avais fait mon mea-culpa.

Il me restait tout de même quelques inquiétudes. Je n’avais pas tort. Tous ces cinquantenaires qui défilent à la télé pour suggérer qu’il serait plus prudent que les vieux restent confinés jusqu’à l’année prochaine, je trouvais cela louche. Mais je n’y croyais pas ! Le Prince a mis les pieds dans le plat, le soir même du Lundi de Pâques, entre les applaudissements de 20 h et le film de De Funes. Un film que les vieux ont déjà vu vingt fois. On aimerait entendre du Genet, avant de mourir, ou du Sartre. Ou voir du Buñuel. Mais non ! On nous mettra bientôt du Bécaud ou du Tino Rossi pour nous endormir !

Les enfants, ces petites crapules qui transportent sans vergogne leurs virus dans les cours d’immeubles, seront bientôt autorisés à les échanger dans les cours de récréation pour mieux en faire profiter, le soir même, leurs parents. Lesquels pourront dès le lendemain en faire bénéficier leurs collègues de travail. Pendant ce temps, les vieux, eux, s’ennuient comme des rats morts devant leur poste de télévision, anesthésiés par les discours des experts qui ne savent rien, des politiciens qui ne disent rien, des médecins qui pensent les corps comme des mécaniques dépourvues d’émotions, des épidémiologistes pour qui l’affaire se résume à un plan de bataille sur maquette, le virus d’un côté, le nombre de lits de l’autre. A équilibrer avec le nombre de place dans les cimetières.

Les économistes ont hâte de voir remonter les cours de la Bourse, qui d’ailleurs, curieusement, ne se porte pas si mal. Travaillez, prenez de la peine, gagnez de l’argent : le pays, bientôt, ne pensera plus qu’à cela.

Les vieux n’ont pas la parole. Privés de leurs familles, de leurs amis, de leurs jardins publics, oubliés par leurs propres enfants, à peine nourris, ils seraient donc bientôt priés de rester six mois de plus dans leurs fauteuils roulants pour écouter ces faces de croque-mort leur expliquer comment ils doivent ne plus vivre ? Pourquoi Noël ? Pourquoi pas dans deux ans ? Le temps passe vite, à nos âges ! Il nous est compté.

Dans ces conditions, autant mourir tout de suite. J’en connais que cela arrangerait bien. Bientôt, ils n’hésiteront pas à le dire tout haut, le soir, à la télé, entre experts.

Déconfinez-vous, jeunes gens, promenez-vous dans les bois pendant que les vieux n’y sont pas. Mais méfiez-vous ! A quel niveau placerez-vous la barre ? Soixante ans ? Soixante-dix ? C’est-à-dire, les âges auxquels la plupart de nos grands poètes, nos artistes, nos musiciens, nos médecins, nos scientifiques, nos philosophes, ont donné et donnent encore le meilleur d’eux-mêmes ? L’âge auquel certains retraités, en pleine forme, entreprennent de longues marches salvatrices à travers l’Europe ? Méfiez-vous, vous, les cyniques qui nourrissez les enfants de jeux vidéo, les adolescents d’apéros virtuels et de séries télévisées. Méfiez-vous, regardez bien les chiffres. Ce sont les vieux de soixante à quatre-vingts ans qui prennent soin des autres vieux, leurs parents, ceux qui poussent le culot jusqu’à vivre 100 ans. Vous en serez bientôt. Le temps passe si vite, … à votre âge autant qu’au nôtre ! Si tous ces vieux-là commencent à faire la grève, il faudra vous débrouiller tout seuls, lorsque votre tour viendra.

Seuls pour créer un monde meilleur ? Sans les vieux ?

Considérez vos enfants avec méfiance. Vous vieillirez aussi ! Enfin, … peut-être.

Par les temps qui courent, rien n’est certain.  

PHILIPPE LAIDEBEUR, journaliste et écrivain…

PHILIPPE LAIDEBEUR, journaliste et écrivain…

Originaire de Champagne, PHILIPPE LAIDEBEUR a étudié le journalisme à Lille. Il a écrit dans les domaines de l’aménagement du territoire, de la vie sociale, politique et culturelle, pour plusieurs titres de presse francophone, notamment dans le Nord-Pas de Calais.

Philippe Laidebeur a profité d’une retraite précoce pour appliquer le principe attribué à Confucius : « tout homme possède deux vies, la seconde commence lorsqu’il réalise qu’il n'en a qu'une ». Il a savouré cette seconde vie dans les garrigues du Gard, et espère que sa troisième vie, dans le Pays Basque, se prolongera longtemps. Toutefois, il approche les 80 et ses articulations commencent à protester. Faute de pouvoir continuer à jardiner sur de grandes surfaces, il recherche dans l’écriture romanesque des satisfactions, avant d’être, peut-être, relégué dans un Ehpad, … ou, de préférence, de décider lui-même du jour et de l’heure !

Philippe est l'auteur d'un ouvrage qui m'a réjoui : "J'ai d'abord tué le chien"

« Roman étonnant, absolument immoral et donc très amusant, qui aborde mine de rien les grandes bestialités du passé et les injustices du présent. » (Blog « Quatre sans quatre »)

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