En Haute-Garonne, une forêt funéraire écologique -31-

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires, dans une société pour tous les âges

Une expérimentation menée avec la municipalité d’Arbas va permettre aux familles endeuillées de déposer les cendres des défunts au pied des arbres.

Il y avait des forêts éternelles, il y aura désormais une forêt pour l’éternité. Située dans la petite commune haute-garonnaise d’Arbas, dans le sud du département, à 1 000 mètres d’altitude, une parcelle de 1,25 hectare va abriter un lieu de recueillement inédit en France : une forêt funéraire.

C’est un écrin vert plein de vie, planté sur un sol karstique propice aux grottes, cavités et résurgences, qui porte le nom de « bois de la fontaine aux ours » car c’est ici qu’un matin de 2006, trois ours slovènes ont été réintroduits dans la nature. Un sentier de découverte du plantigrade serpente d’ailleurs à quelques mètres de là. Il ne manquait plus au lieu qu’une alternative à la façon dont on aborde la mort.

Au pied des sapins, des épicéas, des frênes ou des hêtres, les familles touchées par la disparition d’un proche pourront désormais déposer les cendres du disparu. Les premières cérémonies devraient avoir lieu en novembre. Des inhumations retardées par les vérifications juridiques effectuées par l’administration sur le rôle de chaque intervenant dans cette réalisation inédite.

La mise en place de ce sanctuaire d’un genre nouveau, qui pallie la saturation des cimetières et s’inscrit dans une nette tendance en faveur de la crémation – dont le taux est passé de 10 % des décès en 1994 à 36 % en 2017, selon l’institut Ipsos – a été rendue possible par la volonté de plusieurs acteurs, dont l’ancien maire d’Arbas, François Arcangeli.

Des urnes en bois, tissu ou feutre

Mais surtout grâce à l’opiniâtreté d’Elia Conte Douette, 41 ans, juriste en droit de l’environnement, qui a parcouru le monde dans le cadre de projets de préservation de la biodiversité. Lors d’interventions avec le milieu forestier, elle rencontre ceux qu’elle appelle ses « chuchoteurs », ses inspirateurs.

Parmi eux, Hervé Brustel, enseignant-chercheur à l’école d’ingénieurs de Purpan à Toulouse et président du Conservatoire des espaces naturels de Midi-Pyrénées. Ce spécialiste des forêts anciennes travaille sur la gestion, la maîtrise foncière et les possibilités d’évolution et de « non-marchandisation » des bois. « J’imaginais plutôt à cette période la création d’une filière bois pour des “obsèques durables”, même si le terme est un peu décalé, raconte-t-il. Plus de cercueils vernis ni traités, une filière tracée, la lente disparition des corpsc’était ça l’idée. Quand j’ai rencontré Elia, on a commencé à parler d’urnes biodégradables, comme ce qui se fait en Allemagne et en Angleterre. »

En 2015, une petite étude est menée sur la faisabilité d’un projet de forêt funéraire par un groupe d’étudiants de l’école de Purpan. Rapidement, deux verrous juridiques apparaissent : la nécessité de trouver une commune partenaire, gestionnaire unique des enterrements, et l’obligation pour le futur opérateur de devenir conseiller funéraire. Mais légalement, rien n’interdit de déposer des urnes de cendres dans un lieu approprié.

« Aujourd’hui, les cendres peuvent être inhumées dans une sépulture, un caveau de famille ou une petite sépulture dédiée, détaille Elia Conte DouetteElles peuvent aussi être déposées dans un columbarium, un monument dédié pourvu de niches, ainsi qu’en mer. Mais rien n’empêche de le faire dans une forêt. »

Cette forêt, ce sera donc celle d’Arbas, grâce à une convention signée avec la municipalité, qui reste gestionnaire du site. La formation de conseiller funéraire est suivie par Elia Conte Douette, qui crée au passage sa structure, Cime’Tree, et dépose la marque « forêt cinéraire ».

Reste à aménager le site et à élaborer le concept « écolo » jusqu’au bout. Dans la pratique, quarante arbres ont été choisis, pour environ 220 emplacements ou concessions. Selon le principe de la Rose des vents – une figure indiquant les points cardinaux et jusqu’à trente-deux directions intermédiaires – des cercles sont tracés à environ 50 centimètres des racines, où les urnes seront enterrées ou déposées dans les nombreuses cavités, selon les caractéristiques de chaque arbre.

Pour l’urne, même si le phénomène de décomposition est assez rapide, un certain nombre de matériaux ont été proscrits : les contenants en plastique ou bois traité, de même que l’amidon de maïs qui attirerait sangliers et chevreuils. Ce sont donc des urnes en bois, tissu ou feutre, qui sont proposées, pour des tarifs allant de 40 à 450 euros.

« Un lieu protégé »

Les quarante arbres sont aujourd’hui identifiés par de simples formes de feuilles en bois léger, découpées avec des imprimantes 3D et attachées autour des troncs. Numérotées, elles indiqueront ensuite le nom de la personne inhumée. Le nombre d’urnes déposées au pied de chaque arbre varie de une pour les concessions individuelles, à dix pour les concessions familiales ou collectives.

Dès juillet, les premières familles intéressées se sont rendues dans le bois sanctuaire, comme Nathalie Fravalo, habitante de Montauban, chef-lieu du Tarn-et-Garonne, qui a perdu son père et sa mère en 2017. Depuis, elle cherche un endroit idéal pour les inhumer : « Je ne voulais pas disperser les cendres n’importe où, dans un lieu qui pourrait devenir constructible par exemple. Avec ma famille, nous avons apprécié le symbole de l’arbre, le lieu protégé, la démarche écolo et puis, surtout, on peut aller se recueillir dans cet environnement si spécial. » 

A ce jour, cinquante commandes fermes ont été passées. Les familles ont la possibilité de choisir une cérémonie religieuse ou civile, ou de se faire assister par un chaman. « On travaille beaucoup sur la personnalisation, l’accompagnement et le suivi »assure la gérante de Cime’Tree. Le tarif, environ 600 euros pour une concession individuelle à perpétuité, est bas par rapport à une inhumation dans un cimetière.

Pour Céline Salviac Malbert, conseillère municipale d’Arbas qui a suivi le projet et organisé de nombreuses rencontres avec les habitants, chasseurs ou agents de l’ONF, « la mort nous touche tous et c’est souvent un sujet tabou. J’espère que l’on ne va pas être vite débordés tant la démarche est originale ».

Article de Philippe Gagnebet publié dans le Monde du 2 Novembre

 

En Haute-Garonne, une forêt funéraire écologique -31-

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