Créatifs  et créateurs jusqu’au bout ! Jean Bojko et le TéATr'éPROUVèTe dans la Nièvre

Publié le par Or gris : seniors acteurs des territoires, dans une société pour tous les âges

Comment une expérience culturelle, menée dans la Nièvre, par Jean Bojko et le TéATr'éPROUVèTe  a changé le regard porté sur les personnes âgées en les rendant maîtresses de leur destin.

Une action culturelle exemplaire dans la Nièvre, avec les personnes âgée.

La vieillesse est le plus souvent considérée comme un handicap, oubliant que dans la plupart des civilisations, l’Ancien était celui qui, du fait de sa longue vie faite d’expériences répétées, s’approchait de la sagesse. Jusqu’aux années 1970-1980, la cohabitation intergénérationnelle était d’ailleurs de mise et les rapports humains s’en accommodaient. Puis vint le temps de l’Ehpad et de la séparation, de l’externalisation du retraité, jusqu’au constat actuel de la faillite financière du système, et de son terrible gâchis- perte de mémoire collective, solitude, repères familiaux en berne…

Ce constat a mené à la mise au point d’une opération originale, initiée en 2004 par Jean Bojko ( malheureusement décédé cette année) et sa compagnie, poète et metteur en scène, installé dans la Nièvre. Le titre  Les 80 ans de ma mère, tel est le nom de l’opération, laisse supposer un simple anniversaire, alors qu’il s’agit  de toute autre chose,  d’affirmer une image renouvelée de l’âge et de la vieillesse.   Le document de lancement  parlait «d’un projet destiné à faire réfléchir sur la vieillesse et le regard que notre société grisée par le jeunisme, la vitesse, la rentabilité à court terme, l’efficacité immédiate, porte sur ceux qu’on appelle les vieux. » 

La Nièvre est un département de vieux, c’est son handicap ! Voilà une phrase, naturellement peu agréable à entendre, reprenant spontanément l’idée romanesque de Boris Vian dans « Et on tuera tous les affreux », que l’on entend souvent dans de nombreux cantons de cette France profonde, prononcée par les analystes, les consultants, parfois les institutions elles-mêmes. Une phrase du système économico-social, qui sent l’abandon, qui jette l’anathème sur ces gens âgés qui traînent encore là.  Jean Bojko en sentit l’injustice, en releva la stupidité. D’autant que sa mère fêtait ses 80 ans. Pas sympathique d’imaginer qu’elle-même fasse partie de ce handicap territorial, de ce no man’s land de l’âge dans l’attente finale. Pas facile non plus d’oublier les 30000 morts de la canicule de 2003, année de préparation de l’opération. Pour la plupart, des personnes âgées !  

« Les personnes âgées sont précieuses et nous sommes fiers de les avoir » devint le nouveau slogan. La créativité ne s’arrête pas avec le grand âge. Toute personne présente, vivante, peut envisager l’avenir, quel que soit son âge. Créer, c’est exister ! L’imaginaire se construisant sur du vécu, quoi de mieux que des « vieux » ! L’imaginaire, ça parlait à Jean Bojko.  

Homme de théâtre, compagnon de tant d’artistes, de créatifs, de publics de tous âges, Jean Bojko enfourcha sa grande idée de la mise en scène dans l’espace social, mise au point dans Création pour une ouverture vraie et peaufinée dans une précédente opération où il avait marié des communes rurales perdues avec des créateurs de renom (32+32=2000). Cette forme de mise en scène spécifique traite un problème de société avec les acteurs qui le vivent, le tout en association avec des artistes révélateurs et amplificateurs. Ce ne serait donc pas une pièce, une mise en scène strictement théâtrale. Mais un feu d’artifice de créativité. Jean fit appel au volontariat de 42 personnes âgées. Elles furent associées à des artistes qui firent acte de candidature , ayant tous réfléchi à des rapports différents entre art et société, et devinrent actrices au même titre.

Action ! L’opération se déroula en plusieurs temps forts. Elle commença par un voyage initiatique –personnes âgées et artistes associés, dans le même car aventurier-  à Hauterives dans la Drôme pour visiter le palais du facteur Cheval, pour caracoler dans l’imaginaire. Organisé dès le lendemain du lancement officiel de l’opération, ce voyage brise les cadres conventionnels, la culture traditionnelle de personnes campagnardes âgées, habituées à la rigueur quotidienne, qui découvrent comment un individu seul, sans moyen, a construit son domaine idéal, fantasmé, en sortant des codes artistiques et sociétaux.

* L’opération peut dès lors entamer sa première phase, la création d’un service d’artistes à domicile. Jeu provocateur sur les mots. D’habitude, on sert le repas, le solide qu’enfourne des mains. Là ce serait les sens qui seraient rassasiés. Ou c’est l’infirmière qui vient à la maison… Les soins seraient d’un autre ordre. 

Chaque artiste fut associé à deux personnes âgées. Beaucoup de spécialités étaient représentées, tirées au sort par les personnes, autrement seuls les aquarellistes auraient été choisi – danse contemporaine, conte, théâtre gestuel, percussions… L’artiste et ses alter ego devaient réaliser un projet artistique/culturel commun. Il fallait démultiplier l’impact du message. Sur les voitures, transportant les artistes, sillonnant la campagne, des autocollants « Service d’artistes à domicile » rendaient spectatrices les personnes croisées, qui s’interrogeaient sur la signification de ces mots, et à leur manière devait actrices elles-mêmes… 

Quel étaient les objectifs de ces ateliers ? Jean Bojko l’a précisé « Tenter de replacer les personnes âgées dans de nouveaux réseaux, de provoquer un lien direct entre des personnes qui n’auraient pas l’occasion de se rencontrer, de proposer une approche culturelle par la pratique, le partage et l’écoute, de donner une autre image des personnes âgées en bousculant les préjugés et les habitudes, mais aussi d’essayer de montrer toute l’importance du rapport à l’imaginaire à tous les âges de la vie. »

* Seconde phase: huit familles réaliseraient un film sur une personne âgée de leur entourage, après avoir suivi un stage d’initiation à la prise de vue et au langage cinématographique, puis au montage. Les films réalisés, allant du simple témoignage au court-métrage construit, créatif, en disent long. Souvent ce sont les petits-enfants qui prennent la caméra, comme s’ils venaient réparer le chaînon manquant, la transmission interrompue.  Les personnes filmées ont en commun l’âge, la campagne, le jardin, la nature, le quotidien dans une maison... Avec des histoires de vie qui diffèrent. Hélène, l’employée de banque citadine qui aurait voulu être professeur de musique, mais que ses parents ont dirigé vers un travail plus rémunérateur et qui dit « J’ai été punie toute ma vie ! ». Xénia, la mère de Jean, qui sera l’héroïne de deux petits films, l’un de Jean, l’autre de Léna sa petite fille. Partie d’Ukraine, enfant d’une famille trop pauvre, elle travailla en Allemagne durant la guerre, puis en France. Une vie simple baladée d’Est en Ouest, une vie si vite passée. Une vie résumée à cette valise qu’elle trimbale, dans le court-métrage de Léna, valise qu’elle n’ouvre jamais et qui fait jaser. Mais le spectateur en découvre le secret, « d’inutiles rogatons », ces poupées russes qui s’emboîtent et dont la déracinée dit « On perd peu à peu les restes de soi-même ». Du sérieux donc que ce déracinement, évoqué par une autre, Olga. Elle aussi venue d’Ukraine, racontant le sinistre voyage, la maladie. Elle en pleure encore. Olga, un pion dans l’Histoire, et elle qui a tant travaillé, tant bougé répète « Si tu savais comme cela fait du bien de s’asseoir. » Il y a aussi Raymonde la théâtreuse, qui dans une pièce se sent enfin elle-même et qui reste secrète, conservant par devers elle la part mystérieuse de chaque être. Marcelle qui pense toujours à Jacques le disparu et qui disserte de la vie, de la mort, et de la façon de garder la joie. Et puis du quotidien au carré : Odette et sa journée tranquille entre coiffeuse, club de marche et parties de belotte et dans un autre registre Jeannot le bienheureux dans son jardin, à la chasse, à la pêche, aux cueillettes, à la cuisine. Deux êtres qui livrent le cheminement quotidien d’une vie simple, quasi éternelle.

Ces récits peuvent en faire sourire certains. Ils parlent d’un autre temps, avec le risque d’un lyrisme à rebours. Mais ce temps était-il plus stupide que le nôtre, moins respectable ? Plus naturellement, ces films parlent de la grande richesse de ces gens, pour la plupart anciens travailleurs, de leur vie simple. De celle-là même dont aujourd’hui les philosophes cherchent à dresser les contours, au travers des concepts d’autonomie, de solidarité, de partage. Au-delà, c’est une histoire universelle qui est racontée, celle de la vie et la mort de l’être humain. Plus que sociologique, ces récits sont ontologiques. 

Des films de réalisateurs sur l’univers de la vieillesse – mais où l’âge est le héros- ont été projetés dans des patelins perdus et des maisons de retraite.( L’adoptionde Alain-Paul Mallard, 2003 ; Suzannede Vianney Lambert, 2001 ; Rêveries d’un promeneur solitairede Christian Riberzani, 1984 ; Léon, Henry et Jode Charles Véron, 1996 ; Juliette et le photographede Franck et Marie-Laure Delaunay, 2002 ; A 10 kms de la merde Hege Dehli, 1997.

* Troisième phase. La photographie figerait les visages, rendrait « hommage en images à ceux qui ont de l’âge ». Ces personnes auraient droit à leur portrait, un beau portrait. Après les avoir rencontrées et écoutées, la photographe Sylvie Roche s’en chargea, figeant la vie en un instantané symbolique et révélateur. Il ne s’agit pas de portraits statiques, mais en mouvement. La pause et les objets révèlent la personnalité. Parmi la vingtaine, l’une, une ancienne serveuse, tient deux plateaux chargés de cathédrales de verre; l’un fait de l’équilibre sur sa canne posée sur le sol ; quatre femmes masquées et porteuses de couvre-chef anachroniques semblent les gardiennes d’un monde mystérieux… Sans parler de la mère de Jean (c’est elle sur l’affiche de l’opération), assise , noyée sous les objets du quotidien utilitaire. 100 000 exemplaires des cartes postales distribuées dans la Nièvre et ailleurs pour un autre regard sur la vieillesse…Une exposition à l’hôtel de ville de Paris, en Allemagne. Des photos dans les pages d’ouvrages, de revues, dans des colloques… Commentaire de Jean Bojko « Les vieux existent bel et bien quand on se donne la peine de les faire exister ! ».

* Quatrième phase. L’expression écrite a accompagné cette grande manifestation. Tout d’abord de courts textes parus dans la presse régionale, petits poèmes en prose de plusieurs auteurs, accompagnent les photographies.  Puis deux textes, issus des artistes à domicile, ont été publiés par l’abbaye du Jouïr (l’abbaye qui accueille la compagnie ainsi rebaptisée). Ricardo Montserrat, auteur habitué à l’écriture collective, en assurant leur facilitation. Sans oublier la lecture par Jean Bojko, dans des salles de villages, de l’Éloge de la vieillessede Hermann Hesse.

Enfin, l’action perdura au travers d’un laboratoire de recherche multimédia, spécifique pour personnes âgées ! Vidéo, son, mise en scène d’émissions de radio, photos retravaillées, ateliers de percussion, ( et même danse contemporaine), le tout  pour faire travailler leur imagination. Un pied de nez aux activités traditionnelles proposées aux personnes âgées, maintenues dans l’occupationnel de la belotte ou du rami. Durant huit ans, le laboratoire fonctionna, ce qui n’empêcha pas les enterrements, mais au moins les dernières années  ne se réduisirent pas à une attente de la mort. Le laboratoire n’était pas figé intra-muros, mais s’exposait, sortait. Ainsi les lycéens accueillirent « leurs potes âgés »... Aujourd’hui, ce travail est facilité par Internet pour ceux qui le tentent. Malgré leur âge (entre 77 et 96 ans), ils éditèrent un CD ( On a bien le temps, à partir de textes contemporains lus et scandés). Certains ont été figurants dans un long métrage «Voir la mer » de Patrice Lecomte (2010). Dans « Roulez vieillesse !», ils sont les sujets d’un documentaire réalisé par Juliette Armanet et Yvonne Debeaumarché ( 2009, 46 minutes).
 

Marcel sur sa canne

Marcel sur sa canne

Quel bilan au terme d’une petite décennie ? 

Jean Bojko a permis de casser les codes. La presse -locale, régionale, nationale- a été touchée par cette opération et l’a largement relayée- Libération, Télérama, La vie catholique, TF1, France info, France culture, Europe 1, France3... Ce thème sociétal était bel et bien lancé, renouvelé -richesse du territoire avec ses personnes âgées ; le terreau comme expérience ; la créativité qui ne déserte pas avec l’âge. 

Jean a porté son témoignage dans le monde de la gérontologie, fut invité dans des conférences, dans les colloques sur la maladie d’Alzheimer, dans les salons spécialisés (Salon Autonomic Grand âge, Paris juin 2008). Il a réussi à à ouvrir le champ de vision, à créer de la transversalité dans les approches parce que l’humain est complexe et qu’il ne peut se réduire à un champ scientifique particulier, à un aspect sociétal isolé. 

Le bilan concerne aussi le quotidien des acteurs embarqués dans l’aventure. Une extraordinaire convivialité a baigné cette période. Chercher chez eux les gens qui n’avaient pas de voiture ; travailler avec eux sur les projets ; leur donner le goût d’oser faire.  Une « bande de vieux », devenue très conviviale, accompagnée, moins solitaire, dont certains témoignaient là des plus belles années de leur vie ! Elles étaient loin les phrases du début : « Je ne suis plus bon à rien », « C’est plus de mon âge », « A quoi je vais donc bien servir ». (citées par Télérama, juin 2004,n°2839).

Un mot sur les financeurs, car la culture nécessite qu’on la soutienne. Le Conseil général de la Nièvre, le pays Nivernais-Morvan, des petites communes, la Drac, la région Bourgogne, la MSA, le ministère des affaires sociales, le parc naturel régional du Morvan, l’Europe et quelques partenaires privés ont accompagné l’opération. La politique, c’est l’art de choisir. Et le retour sur investissement a été à la hauteur. Qu’ils en soient remerciés.

Et aujourd’hui ? 

Les 80 ansne méritent pas de s’éteindre, car avec un peu de chance, nous atteindrons nous aussi cet âge. Le Théâtre de l’unité et Cie a repris l’idée à Audaincourt (25). Une compagnie de théâtre de rue, qui l’adapta en 2010 avec l’accord de Jean Bojko. Des brigades à mobylette partaient fêter les anniversaires  des 80 ans, ces personnes qui constituaient un trésor vivant et elles le faisaient savoir. Une autre compagnie est en pourparler. 

Les 80 ans ne méritent pas non plus de s’éteindre pour rendre à Jean Bojko ce qui lui appartient, cette foi en l’individu si simple que la société ne lui porte pas attention, le délaisse, en l’occurrence la personne âgée dont Jean disait« Si tu  la croises, ne manque pas de la saluer, elle, et toutes celles qui tiennent les rênes des journées et sont garantes du temps passé ». (Texte qui accompagne la photo de Sylvie Roche, intitulée Xénia).

Les 80 ans de ma mère, à faire connaître pour en abuser, et pour cela rien de mieux que de prendre contact. 

rédigé par Bernard Farinelli, spécialiste du développement rural, a écrit une vingtaine d’ouvrages (www.bernardfarinelli.com). Il s’engage au quotidien par ses écrits et ses actions pour la vitalité des campagnes et de leurs habitants.

Article extrait du dossier "Vieillir actifs à la campagne" du POUR n° 233, sept. 2019

https://admin.over-blog.com/1454700/write/95512452

Texte retenu et à lire pour les travaux de groupe des rencontres apprenantes Or Gris du 4 juin 2017 (voir Or Gris du 23 mai 2019) https://admin.over-blog.com/1454700/write/103732249

Marie

Marie

Publié dans Culture

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